Pierre-Maurice Bogaert, "Florus et le Psautier. La lettre à Eldrade de Novalèse", Revue bénédictine, t. 119 (2009), 403-419.

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  • Pierre-Maurice Bogaert, "Florus et le Psautier. La lettre à Eldrade de Novalèse", Revue bénédictine, t. 119 (2009), 403-419.
    Présentation de deux oeuvres du diacre et lettré lyonnais Florus de Lyon (795-860):
  • 1. Des paraphrases en vers de Psaumes, dont l'une, en 1894 hexamètres, fait l'objet d'une attribution discutée. [De mon point de vue, malgré la proposition d'Anne-Marie Turcan-Verkerk, on ne peut pas retenir dans ce débat le grand catalogue de Cluny du 11e s. qui mentionne "quandam collectionem versuum de psalmis" : l'expression désigne plus vraisemblablement les psautiers abrégés qui sont des recueils dévotionnels de versets des psaumes et répondent à la définition de "collection de versets tirés des Psaumes" (et non pas "de versets au sujet des Psaumes"). En revanche, il faut citer le catalogue de l'abbaye Saint-Gall (Stiftsbibl. cod. 728, p. 7: vers 850  = cod. 267, p. 6 : "Item nescio cuius tractatoris egloge in psalterium in quaternionibus" ; l'annotateur du ms. 728 , un demi-siècle plus tard notait déjà dans l'interligne : "nunquam vidi". ]
    En faveur de Florus, l'auteur relève une allusion à l'unité des Psaumes 1 et 2 [mais il s'agit d'un poncif de l'exégèse patristique et médiévale qui ne surprend que les modernes. Elle ne doit pas faire impression. En effet, il ne s'agit pas que d'une "question technique". Jean Dominique Barthélemy, a bien montré combien cette problématique doit être comprise en lien avec la symbolique du nombre 150 et avec l'intégration du Psaume 151 de la LXX au comput du psautier latin (id., «Le Psautier canonique», dans Critique textuelle de l’Ancien Testament: rapport final du Comité pour l'analyse textuelle de l'Ancien Testament hébreu institué par l'Alliance biblique universelle, t. 4, Fribourg Suisse / Göttingen, 2005, p. xii-xlvii)].     .
    2. La lettre adressée par Florus à Eldrade de Novalèse fait état d’un texte des psaumes corrigé sur le grec mais surtout sur l’hébreu, dans la lignée de Théodulfe d’Orléans qui lui est antérieur. Il décrit d’abord le texte d’un psautier que Florus adresse à son destinataire.  Puis, dans la seconde partie de la lettre et avec des détails assez précis ce que devrait être le psautier idéal qu’Elrade entend faire copier à son tour [entendez ici par psautier le livre manuel destiné à la récitation dévotionnelle des psaumes]. P.-M. Bogaert met en garde contre la tentative un peu naïve de vouloir retrouver ce livre parmi les manuscrits parvenus jusqu'à nous grâce aux caractéristiques décrites par la lettre.  A ce jour, toutes les tentatives ont échoué. La présence de copies de la lettre, ou d'un poème qui en reprend l'essentiel,  en tête de certains manuscrits, n'est pas un indice suffisant pour qui sait le goût des anciens de collectionner les préfaces en tête de certains psautiers dès la période la plus haute.    
    Le psautier envoyé par de Florus à son correspondant répondait à une volonté de corriger le texte du psautier qu'il justifie par un certain nombre de principes ecdotiques:
    -          comparaison de la version grecque des LXX et de la traduction de saint Jérôme iuxta Hebreos
    -          vérification des signes critiques de Jérôme dans le texte hébreu
    -          comparaison avec la lettre de Jérôme à Sunnia et Frétéla [le premier des correctoires bibliques].
    -          respect des usages et d’une certaine autorité de la LXX.
    Dans la seconde partie de la lettre, Florus précise les éléments que devra comprendre le psautier d’Eldrade :
    -          respect des diapsalma
    -          respect du paratexte de Jérôme et du texte biblique (obèles et astérisques, diapsalma, lettres hébraïques des psaumes alphabétiques)
    -          respect strict du texte biblique et rejet de tout autre hymne hormis six cantiques traditionnels de laudes, le Benedictus et le Magnificat [il omet donc très curieusement le cantique des trois enfants du dimanche et le Nunc dimittis (ce qui est moins rare)].
    -          Il tolère toutefois cinq pièces adjacentes : homeliola de laude psalmorum, la lettre même de Florus, la  préface de Jérôme Psalterium Romae dudum au psautier [gallican] et la lettre 30 qui explique le sens des lettres de l’alphabet hébreu qui scandent un certain nombre de verset, enfin le poème commémoratif qui rappelle Florus, l’éditeur, à la mémoire de ceux qui prieront avec ce livre.
    -          Toutes les autres pièces habituellement ajoutées au psautier (à cette époque déjà) doivent être rejetées dans un libellus adjacent, mais distinct.
    -          Le plus important est l’attestation par Florus de l’usage du psautier gallican dans les années 825-840 . Rien ne permet de savoir quelle version (romaine, milanaise ou gallicane) on utilisait alors à Novalèse.
    -          Florus note enfin dans le psautier latin iuxta hebreos à partir duquel il travaillait une omission curieuse des versets 18, 19 et 20 du Ps 102 dont une variante du texte de sa lettre laisse entendre qu’elle correspondait au texte hébreu qu’il a consulté. En fait cette omission ne se vérifie dans aucun manuscrit hébreu connu. En revanche, le P. Bogaert l’a repérée dans un unique témoin, le psautier Iuxta hebreos (donc latin) du psautier duplex (LXX-Hebr.) d’une Bible de Seo de Urgel, datable du xe siècle, qui atteste que Florus n’avait pas rêvé et que l’omission correspond bien à une certaine tradition du Iuxta hebreos
    -          L'auteur croit pouvoir identifier « l’homeliola de laude psalmorum » avec la préface du De usu psalmorum d’Alcuin.
          [J’ai l’outrecuidance, mais son amitié me le pardonnera, de trouver cette identification trop hâtive. Il est un autre texte beaucoup plus répandu, tout aussi ancien et beaucoup plus succinct qui répond mieux de mon point de vue à la notion d’homeliola, c’est la préface pseudo augustinienne « Psalmorum canticum animas decorat… » copiée à des milliers d’exemplaires dans les livres dévotionnels et les psautiers depuis le Haut Moyen Âge parce qu’elle répond de manière très particulière à la pratique médiévale de la psalmodie de dévotion, et qu'elle est qualifiée parfois d'homelia ; voir notamment la Bible de Ripoll > Farfa, Vat. lat. 5729, qui lui donne le titre d'homelia sancti Augustini et la place en tête du Psautier, à quelques colonnes de la lettre de Florus ; sur ce point, je me permets de renvoyer à ma thèse de doctorat (publication en préparation).]