Dolbeau (François), « L’association du Cantique des Cantiques et de l’Apocalypse, en Occident, dans les inventaires et manuscrits médiévaux »

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Dolbeau (François), « L’association du Cantique des Cantiques et de l’Apocalypse, en Occident, dans les inventaires et manuscrits médiévaux », dans L’Apocalisse nel Medioevo. Atti del Convegno Internazionale dell’Università degli Studi di Milano e della Società Internazionale per lo Studio del Medioevo Latino (S.I.S.M.E.L.), Gargnano sul Garda, 18-20 maggio 2009, Firenze, 2011, p. 361-402.

Cette étude analyse de façon magistrale l’association codicologique de l’Apocalypse et du Cantique des cantiques comme simples livres bibliques (27 cas), sous forme de livres glosés (36 cas), sous forme de commentaires exégétiques (35 cas), ou encore par simple proximité immédiate de cote et de rangement dans les bibliothèques médiévales (36 cas). à partir des catalogues anciens de bibliothèques, des manuscrits conservés et de l’histoire de l’exégèse. L’ensemble de ces séries mets en évidence l’apparition du phénomène à la fin du XIe siècle (déjà attesté, mais plus rarement, dès la période carolingienne), son lien étroit avec la technique de la glose, sa très grande fréquence au XIIe siècle,  et sa très grande dispersion géographique, mais à partir de deux foyers : l’Italie et la France du Nord. Ces observations sont confrontées à l’analyse de 34 manuscrits subsistants de commentaires anonymes et à un nombre considérable de manuscrits de commentaires anonymes. L’étude pousse jusqu’au seuil de l’édition imprimée.

Les causes évoquées peuvent être internes ou externes :
- facteurs internes : il y aurait un lien intrinsèque entre les deux livres que l’auteur peine à expliciter à partir de la lecture des préfaces des commentaires, ainsi que du point de vue allégorique et théologique. Le fait que le Cantique et l’Apocalypse soient respectivement, pour l’Ancien et le Nouveau Testament, les livres que les médiévaux considéraient comme les plus difficiles et les plus propres à faire l’objet d’une interprétation allégorique expliquerait et leur place dans le cursus d’enseignement et leur association. « Les deux livres se rejoignent donc par leur difficulté et la nécessité d’être interprétés au sens allégorique » (p. 394).
- facteurs externes :
·         petite taille des deux livres qui se prête à leur association sous une reliure commune. L’argument est insuffisant car d’autres livres se prêtent, matériellement à une telle association.
·          influence de la Glose de Laon, Anselme et Raoul pouvant être les auteurs de la Glose de ces deux livres diffusés ensemble et influençant de ce fait la diffusion et la réception de ces deux livres.
·         alors qu’on ne constate aucune proximité liturgique entre les deux livres, le renouvellement des pratiques scolaires dans le sillage de la réforme grégorienne aurait conduit à une lecture intensive du Psautier, de saint Paul, du Cantique et de l’Apocalypse, justifiant matériellement l’association de la paire Cantique Apocalypse.
L’auteur conclut en constatant que cette explication est probablement trop simple et appelle des approfondissement.
D’un point de vue méthodologique, cette étude est un modèle pour quiconque voudrait se lancer dans l’histoire de la réception médiévale du texte de la Bible à partir des documents codicologiques et bibliothéconomiques.  Elle laisse grande ouverte le champ des interprétations. En effet, quels qu’en soient les auteurs, la Glose de Laon n’est pas un phénomène totalement original ; elle est elle-même la cristallisation de phénomènes culturels ambiants qu’elle a contribué à diffuser et à pérenniser dans le contexte des écoles. Elle n’a donc pu fonctionner que comme le vecteur ou la chambre d’écho d’un phénomène plus profond et plus puissant. De même l’hypothèse d’une place privilégiée du Cantique et de l’Apocalypse dans un prétendu cursus scolaire appelle beaucoup de précaution. Il n’existe aux XIIe et XIIIe siècle aucun programme des études bibliques. Sans doute Hugues de Saint-Victor et quelques autres proposent-ils différents ordres de lecture des livres de la Bible et un échelonnement de leur lecture en fonction de la lettre, de l’histoire ou de l’allégorie, mais rien, ou presque, en dehors de l’observation quantitative des faits bruts, ne correspond à un programme des études bibliques qui répondrait à une sorte de canon.  Sans prétendre apporter de réponse, je me contenterai d’une observation et de deux pistes de recherche complémentaires non évoquées par l’auteur bien que très proches des « possibles » qu’il a examinés :
1.       Le Cantique et l’Apocalypse sont aussi souvent associés séparément l’un de l’autre à d’autres livres bibliques : Cantique avec Job, Job avec l’Apocalypse, ou encore Job, Actes, Epîtres catholiques, Apocalypse. Dans l’absolu, l’association étudiée par Fr. Dolbeau est d’autant plus remarquable que le Cantique est beaucoup plus lu et commenté au XIIe siècle que l’Apocalypse.
2.       C’est un fait que l’on observe au Moyen Âge plusieurs paires de livres bibliques qui toutes font alterner un livre de l’Ancien et un livre du Nouveau Testament en contrevenant à l’ordre canonique : le Psautier et saint Paul, le Cantique et l’Apocalypse. Il en existe probablement d’autres, moins fréquentes, qu’il vaudrait la peine de recherche. Une étude exhaustive des « associations non canoniques de livres bibliques », en particulier celles qui attestent une lecture « en miroir » de l’Ancien et du Nouveau Testament, apporterait sans doute beaucoup.   
3.       Concernant les liens intrinsèques éventuels qui permettraient d’expliquer l’association entre Cantique et Apocalypse, il y en a un, allégorique, que François Dolbeau n’a pas évoqué malgré son évidence, sans doute parce qu’il est si profond qu’il n’est pas explicité dans les préfaces des commentaires. Le thème allégorique de l’Apocalypse comme du Cantique, bien avant la marialisation de leur exégèse, est en effet l’Eglise dans sa double dimension sponsale (Cantique) et eschatologique (Apocalypse). Le Cantique développe le chant du rapport mystique de l’Eglise et du Christ, tête et corps, mais aussi Epoux et Epouse, tandis que l’Apocalypse inscrit cette relation dans le déploiement du temps du salut, et non pas seulement, comme on le croit à tort, par rapport aux fins dernières. La lecture ecclésiologique du Cantique est si évidente qu’il est inutile de chercher ici à l’expliciter. Qu’il suffise de se reporter aux première ligne du commentaire de saint Ambroise. La lecture ecclésiologique de l’Apocalypse n’est pas moins évidente. Il suffit pour s’en convaincre de croiser dans un moteur de recherche les occurrences de Ecclesia (mot du texte) et d’  « Apocalys* » ou de « Cantic* » (mot du titre). C’est là, pensons-nous, le trait d’union profond, théologique, profondément ancré dans la tradition patristique, qui explique l’association de ces deux livres sous l’aiguille des relieurs jusque sur les rayons des bibliothèques.